L’impossible réindustrialisation de la France dans une mondialisation débridée - Part II
Mondialisation malsaine et libre circulation du capital -- Seconde partie de notre dossier sur la mondialisation
Le réveil de la mondialisation est difficile pour les Français, comme pour l’ensemble des classes moyennes des pays développés. Pendant que les Alain Minc et consorts leur faisaient miroiter une “mondialisation heureuse” s’appuyant sur une saine “destruction créatrice” (d’emplois entres autres), ils émergent quelques décennies plus tard dans des pays en voie de désindustrialisation à force de délocalisation. Ils ont ainsi observé, impuissants, le départ des usines et des emplois associés vers des pays moins-disants socialement et environnementalement.
Pour lire la première partie
Sommaire
Libre-échange et « avantages comparatifs » sont au fondement de la mondialisation
La libre circulation des capitaux source d’une mondialisation « malsaine »
Les États-Unis, emblème du libre échange et de ses excès
La Chine, autre rouage clé de la faillite de la globalisation
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« Avantages comparatifs » et libre échange sont au fondement de la mondialisation
C’est en vertu du principe des « avantages comparatifs » que la mondialisation, en étendant le commerce international grâce au libre échange, doit permettre une allocation plus efficace des ressources des différents territoires. Cette théorie, développée au XIXe siècle par l’économiste David Ricardo, est toujours mobilisée de nos jours par les promoteurs du libre-échange.
Elle postule que la spécialisation des pays dans la production de biens et services où ils sont les plus compétitifs permet d’augmenter la production totale et donc d’améliorer le niveau de vie de tous. En faisant à chaque fois appel au pays le plus performant pour une production donnée, cela permet pour un même coût de disposer de plus de produits globalement. Chaque pays disposant de sa propre spécificité de production, les exportations et les importations de tous s’accroissent, pour le bénéfice de chacun.
“à la condition nécessaire et suffisante qu’il existe une différence entre les coûts comparés constatés en autarcie dans plusieurs pays, chacun d’eux trouvera avantage à se spécialiser et à exporter les biens pour lesquels il dispose du plus fort avantage comparé ou du moindre désavantage comparé, en important en échange les autres biens de ses partenaires. “ (CEPII, Le principe de l’avantage comparatif ou principe des coûts comparés)
Le rouage indispensable de cette théorie est le libre échange qui permet la circulation sans frein des biens et des services entre les territoires de production et de consommation. Avec une augmentation généralisée de l’offre en quantité et diversité, c’est la promesse d’une croissance économique mondiale décuplée qui doit conduire à la réduction des inégalités.
Si globalement la situation économique de nombreuses populations s’est améliorée par rapport au XIXe siècle, de nos jours les bienfaits attendus de la mondialisation semblent marquer le pas et s’éloigner du “tous gagnants” attendu. La planète est en surchauffe, les inégalités repartent à la hausse avec une concentration des revenus et des patrimoines chez les “happy fews” planétaires bénéficiaires de la mondialisation. Quant au reste du monde, il est encouragé dans la conviction que, si ses problèmes persistent, c’est qu’il n’y a pas suffisamment de libre échange et de mondialisation (Ocde, FMI, Banque mondiale, etc.).
La libre circulation des capitaux source d’une mondialisation « malsaine »
C’est aux racines même du libre échange qu’il faut chercher le principal responsable de ce dérapage : la libre circulation du capital qui finance les moyens de production. Car, la fuite du capital vers des pâturages plus rentables est une conséquence inévitable de la mondialisation, c’est même presque une obligation dans une logique d’optimisation des rendements.
Dès lors que produits et capitaux peuvent se déplacer sans contrainte, l’intérêt du capital est d’investir dans la production des pays aux coûts les plus bas. Pour maximiser le rendement il suffit alors de vendre les produits dans les pays aux prix de vente les plus élevés. À terme, dans un espace de libre échange, ces derniers pays n’ont d’autre alternative qu’arrêter leur production ou diminuer leurs coûts pour rester compétitifs.
Dans le monde moderne cela se traduit, jusqu’à présent, par une course à la moins-disance sociale, fiscale et environnementale pour attirer ou conserver le capital et les moyens de production. Car les arguments développés par Ricardo à l’époque pour écarter l’éventualité de la fuite des capitaux depuis les riches pays consommateurs vers les pays aux plus bas coûts de production paraissent de nos jours bien naïfs :
"bien des causes s'opposent à la sortie des capitaux [ndlr, les capitaux anglais, comme] la crainte de voir s'anéantir au dehors un capital dont le propriétaire n'est pas le maître absolu… la répugnance naturelle qu'éprouve tout homme à quitter sa patrie et ses amis pour aller se confier à un gouvernement étranger, et assujettir des habitudes anciennes à des mœurs et des lois nouvelles… Ces sentiments, que je serais fâché de voir affaiblis, décident la plupart des capitalistes à se contenter d'un taux de profit moins élevé dans leur propre pays, plutôt que d'aller chercher dans des pays étrangers une utilisation plus lucrative de leurs fonds".
Des sentiments qui semblent bien faibles de nos jours…
Résultat, seule la minorité détentrice du capital bénéficie de la mondialisation, ce qui concentre toujours plus le capital et renforce les inégalités. Pour l’économiste Brad Setser, spécialiste de l’analyse du commerce mondial et des flux de capitaux, c’est plutôt une mondialisation « malsaine » que subissent aujourd’hui la grande majorité des habitants de la planète, y compris les pays riches comme la France ou les États-Unis.
Ppour l’économiste, c’est bien ce qui aurait “fâché” Ricardo qui est la source du problème : les capitalistes ne se contentent pas “d'un taux de profit moins élevé dans leur propre pays, plutôt que d'aller chercher dans des pays étrangers une utilisation plus lucrative de leurs fonds”. L’épanouissement de cette mondialisation « malsaine » repose selon Setser précisément sur “la persistance des transferts de coûts” dus à l'optimisation et à l’évasion fiscale des plus riches et des entreprises multinationales. Ces transferts sont autorisés par la baisse des barrières douanières et la liberté de circulation des capitaux.
Les multinationales et les plus riches appliquent donc les principes de Ricardo sans s’embarrasser de “la répugnance naturelle qu'éprouve tout homme à quitter sa patrie et ses amis pour aller se confier à un gouvernement étranger, et assujettir des habitudes anciennes à des mœurs et des lois nouvelles”. Elles disposent de trois axes pour maximiser leurs profits : fabriquer aux coûts les plus bas, vendre aux prix les plus forts et déclarer les bénéfices dans la juridiction à la plus faible imposition.
C’est ainsi qu’elles sont présentes sur les marchés qui peuvent payer les prix les plus élevés pour leurs produits ou services tout en délocalisant les productions, et donc les emplois, dans les pays moins-disants socialement et environnementalement. Pour parachever l’optimisation de la rentabilité, il ne reste plus qu’à localiser l’essentiel des profits dans les paradis fiscaux ou les pays à faible imposition.
Ce schéma, à l'œuvre aujourd’hui, pénalise l’énorme majorité des citoyens au bénéfice d’une minorité. Les pays consommateurs, les “riches” disposant d’une protection sociale et de normes environnementales financés par l’impôt, voient leurs emplois s’évaporer et avec eux la source de revenu à la fois de l’essentiel de la population ainsi que des services de l’État. Les pays producteurs, pays pauvres ou en voie de développement, sont mis en concurrence les uns avec les autres afin de maintenir sous pression les coûts pour les détenteurs du capital. Ce faisant, leur développement est ralenti ce qui finalement arrange bien les détenteurs du capital. Car sans ces moyens de production à bas coûts, impossible de satisfaire la consommation bon marché des pays les plus riches.
Un système qui permet par ailleurs aux “capitalistes” de peser sur la réduction des coûts dans les pays consommateurs en faisant valoir le manque de compétitivité “coût” de la main d'œuvre locale par rapport à celle des pays producteurs. L’ajout du volant sur la recherche d’une fiscalité minimale sur les profits parachève le mécanisme. Il permet de s’affranchir de la juste taxation des activités économiques qui sont rendues possibles par l’utilisation et l’exploitation des communs comme un état de droit, des populations éduquées et en bonne santé, des infrastructures, etc.
Les États-Unis, emblème du libre échange et de ses excès
Les États-Unis, emblème du libre échange moderne et de la libre circulation de capitaux, sont symptomatiques de ses pratiques, jusqu’à la caricature. Le secteur de la santé est un des plus inégalitaires du monde occidental, avec des prix pour les produits et traitements pharmaceutiques parmi les plus élevés au monde.
En moyenne, la dépense en produits pharmaceutiques par américain est trois à quatre fois plus élevée que pour les Français, Italiens, Anglais ou encore Japonais. Le pays est donc la première source de revenu de l’industrie pharmaceutique avec 40 % de son chiffre d’affaire mondial. Pour autant, les principaux fournisseurs du pays en produits pharmaceutiques sont des filiales de firmes américaines installées dans un ensemble de paradis fiscaux : Caraïbes, Singapour, Irlande, Belgique, Suisse, Pays-Bas, Luxembourg.

À l'heure où Donald Trump s’inquiète du déficit commercial de son pays avec l’extérieur, l’Irlande et son imposition frugale des entreprises est le premier exportateur de produits pharmaceutiques vers les États-Unis. Son excédent commercial dans le secteur (90 md $) représente à lui seul le tiers du surplus de l’Union européenne vis-à-vis des États-Unis, tous secteurs confondus.
Un même système est en place dans le secteur des équipements de semi-conducteurs. La production des entreprises américaines pour leur marché national provient aujourd’hui de pays comme la Malaisie ou Singapour, mais leurs ventes restent majoritairement aux États-Unis. Par le biais de paiements de royalties sur des droits de propriétés intellectuelles judicieusement localisées, les impôts liés aux bénéfices sur ces ventes sont délocalisés dans les paradis fiscaux.
L’optimisation et l’évasion fiscale ne sont pas des phénomènes nouveaux, mais le début des années 2000 marque un changement de rythme. Le revenu des investissements à l’étranger des États-Unis comptabilise l’ensemble des flux de revenus financiers qui proviennent de l’étranger vers les États-Unis. Ce sont par exemple des dividendes de sociétés étrangères versés à une entité américaine.
Aujourd’hui, les revenus des investissements américains dans les sept principaux paradis fiscaux1 sont six fois plus importants que ceux provenant des sept des plus grandes économies mondiales2. Autrement dit, 3 % de l’économie mondiale génère six fois les profits de 35 % de l’économie mondiale, dont certains des pays les plus riches de la planète.

Le résultat est qu’une bonne part de la population de la première puissance mondiale s'estime délaissée alors que les indicateurs économiques étaient au beau fixe jusqu’à récemment : plus de 2 % de croissance annuelle ; un taux de chômage sur les plus bas au voisinage de 4 % ; une inflation revenue dans la norme. On les comprend.
L’observation de l’évolution des revenus des ménages américains ces 50 dernières années illustre les conséquences de la mécanique du libre-échange et de la mondialisation malsaine. Alors que la moitié la plus pauvre de la population constate une quasi stagnation de ses revenus depuis un demi-siècle, les plus riches voient les leurs s’envoler. Et, l’argent appelant l’argent, plus ils sont riches plus ils ont profité de l’embellie.

La Chine, autre rouage clé de la faillite de la globalisation
La Chine est dès le début apparue comme un eldorado pour les “capitalistes” – les propriétaires des moyens de production. Elle proposait une main d'œuvre bon marché et nombreuse accompagnée d’un État souhaitant développer ses capacités de production et s’introduire dans le commerce mondial.
Le pays est rapidement devenu l'”usine du monde” comme le montre le doublement de la part de l’emploi industriel dans l’emploi total pendant la première décennie du XXIe siècle. En guise de mondialisation, une distribution plus ou moins équilibrée de la production dans les différents pays en fonction de leurs avantages respectifs, c’est une concentration de la production dans un pays qui se met en place. La croissance du secteur industriel chinois est ainsi bien supérieure à la moyenne mondiale et sa forte population lui a permis d’absorber la poursuite de la baisse observée dans les pays développés.

La pause de l’industrialisation à marche forcée du pays observée au début des années 2010 et maintenant passée, et le rouleau compresseur chinois se relance. Le moteur de la croissance interne, l’immobilier, est en panne depuis quelques années et les exportations reprennent de plus belle pour compenser. Avec une consommation intérieure maintenue au plus bas afin de rester compétitif, le pays est dans l’obligation de trouver des débouchés à l’extérieur pour écouler son surplus de production grandissant. Par ailleurs, en maintenant par ailleurs ses investissements internes, la Chine élargit toujours plus sa gamme de production.

Après la période du Covid, la croissance des exportations chinoises est sur les plus hauts à un rythme supérieur à 10 %/an ces derniers mois. Le solde de la balance commerciale de biens retrouve les niveaux atteints à la fin des années 2000 et tutoie les 10 % du pib. La croissance des exportations de la Chine est ainsi trois à quatre fois supérieure à la moyenne mondiale.

Ce “miracle” chinois a cependant un coût pour les populations. La performance des exportations du pays est le résultat d’une économie intérieure qui, par choix politique, n’a pas les moyens de consommer. Pour rester compétitif sur la scène internationale, la croissance des revenus des chinois est restreinte ce qui réduit la consommation intérieure du pays.
C’est au prix d’une augmentation inédite des inégalités, comparable à celles des États-Unis, que la compétitivité chinoise est maintenue. Un processus qui conduit à la dégradation des modèles sociaux et environnementaux occidentaux, et qui freine les progrès dans les autres pays en développement ou pauvres.

Pour maintenir la croissance de l’économie en ligne avec les objectifs, il ne reste alors que les investissements intérieurs – infrastructures, usines, etc. – et les exportations.
Dans un pays déjà en surproduction, puisque la demande intérieure ne peut absorber la production existante par manque de moyens, les nouveaux investissements industriels, indispensables à la croissance, viennent donc alimenter le seul débouché possible : les exportations. Mauvaise nouvelle pour les autres pays producteurs, l’afflux de nouveaux investissements intérieurs conduit à élargir encore plus la gamme de production du pays.
C'est ainsi que la production chinoise se tourne aujourd’hui vers de nouveaux secteurs pour ses exportations, comme par exemple l’automobile ou la machinerie. Progressivement, les produits chinois viennent en confrontation directe avec la base restante de la production de nombreux pays développés… avec des coûts bien plus bas, confère les différences de réglementations notamment sociales et environnementales.
C’est le cas par exemple du secteur des voitures et batteries électriques que l’État chinois subventionne largement au détriment du niveau de vie des travailleurs. Ces entreprises chinoises prennent maintenant des parts de marchés aux constructeurs européens sur leur propre marché. Ce faisant, elles menacent les emplois européens sous prétexte de maintien du pouvoir d’achat… des européens.
Les préceptes de Ricardo touchent ici à leur fin. Car, la stratégie chinoise conduit à une spécialisation dans toutes, ou presque toutes, les productions. Dès lors le pays s’accapare l’ensemble des “avantages comparatifs” d’une “mondialisation heureuse” grâce au libre-échange. D’aucuns pourraient s’en réjouir à l’aune d’un juste retour de bâton de l’Histoire. Mais, au même titre que pour la libre circulation des capitaux, les répercussions sont mondiales et déstabilisent l’ensemble des économies qui ne jouent pas avec les mêmes règles, pays riches comme pays pauvres ou en développement.
Comme le relève l’économiste Michael Pettis3, à propos des États-Unis, en acceptant ce libre-échange décomplexé, les pays importateurs acceptent de fait que leur politique industrielle soit décidée par les pays exportateurs, avec toutes les conséquences sociales et environnementales qui en résultent.
Pour la France, les conséquences pour les populations sont similaires à celles des États-Unis. Après la période faste au sortir de la dernière Guerre mondiale, une bonne partie de la population est au pain sec et l’eau pendant que d’autres sabrent le champagne avec les petits fours. Depuis 1980, pendant que le centième le plus riche a vu ses revenus multipliés par plus de 3, la moitié la plus pauvre de la population n’a constaté qu’une amélioration de moins d’un tiers.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets…

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Alexandra & Xavier
Pour en savoir plus
Notes
Sept paradis fiscaux au pib cumulé de 3 000 md $ : Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse, Bermuda, îles anglaises des Caraïbes et Singapour
Sept grandes économies au pib cumulé de 37 000 md $ : Allemagne, Espagne, France, Italie, Inde, Chine et Japon
Michael Pettis est chercheur principal non résident à la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Expert de l'économie chinoise, il est professeur de finance à la Guanghua School of Management de l'université de Pékin, où il est spécialisé dans les marchés financiers chinois.







